Il faisait nuit.
Au milieu de la rue, un vieillard passait.
Il avançait en tremblant par secousses intermittentes
comme s'il était traversé par de l'électricité.
Il avait l'air d'un chef de tribu, chassé par son successeur et allant mourir sur l'autre rive de la cité.
Une voiture qui arrivait en pleine vitesse projeta, soudain, sur cet homme des flots de lumière et l'illumina un instant avant de freiner brutalement.
Et tel une star, un champion ou un chef d'Etat, ce vieillard fut, pour un moment, immortalisé par les lumières dévrsées par les phares puissantes.
Après cet arrêt sur image qui n'a duré qu'une fraction de seconde, le vieil homme, pris par l'instinct de conservation, bondit, tel un lièvre, loin du danger. Et dans l'intervalle de ce moment
fulgurant, et homme semblait si jeune, si habile et si élégant.
Dans son saut, ce drôle d'athlète n'eut pas recours à sa perche. Celle-ci demeurait, l'air perdu, et tournant sur elle- même, en face de la voiture qui allait l'écraser si...notre
vieil homme ne l'eut ramené à lui, in extremis, par un mouvement discret et distingué, à la manière d'un gentelman anglais.
Quant à la voiture, elle s'arrêta net. Son conduteur explosa en jurons grossiers.
Quelques instants plus tard, l'automobiliste suivait des yeux notre homme qui, sur le trottoir, avait repris sa marche télégraphique, ponctuée par les sons réguliers de sa canne qui picorait le
sol, semblable à une poule mécanique que l'on a montée.
Ces sons produits par la canne du vieil homme avaient l'air des répercussions des touches d'une machine à écrire.
Et j'ai compris que cette drôle de machine à écrire traçait dans l'air le mot : sénilité et ses synonymes.
A Tetouan, 1998.
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