Réflexion littéraire et philosophique. Extraits de l'auteur.
Il s'appelait César. Il était le proviseur de l'unique lycée du village. Il le contrôlait d'une main de fer . On ne le voyait jamais mais un chef ne devient-il pas plus redoutable quand il est dans l'ombre?
Sinon, il contrôlait de sa fenêtre du troisième étage tout ce qui se déroulait dans la cour. Cette fenêtre avait ce genre de vitre qui lui permettait de voir les autres sans être vu. Et puis, elle lui donnait l'occasion de contrôler toutes les entrées et toutes les sorties du lycée: un véritable mirador. Aussi, tous les enseignants, en passant sous cette fenêtre, jettaient-ils un regard méfiant à cette drôle de fenêtre hermétique, comme l'on fait généralement quand l'on veut avoir un peu d'intimité dans un parc alors que l'on aperçoit une caméra penchée, telle un corbeau qui nous espionne. Par conséquent, ces enseignants ont appelé cette fenêtre:"the big brother"(le grand frère). Et si dans des usines, les ouvriers doivent pointer en passant un carton dans une machine, eh bien dans ce lycée les enseignants devaient le faire en passant deux fois sous cette vitre noire géante...sans oublier de sourire à cette drôle de caméra. Les plus zélés d'entre eux esquissaient même un geste de la main, respecteux, amical envers cette "caméra". Et les plus obséquieux d'entre eux faisaient des courbettes une fois arrivés en face de ce "point de contrôle".
Il était donc impossible de rencontrer César le proviseur. Il fallait remplir un formulaire dans ce sens, le présenter au censeur et attendre la réponse...par la voie hiérarchique. Mais César n'y donnait jamais suite. Toutefois, les "protégés" de César recevaient, par le truchement du censeur, des "preuves" de sa satisfaction et de sa bénédiction. Ils en étaient très touchés et tenaient à charger ce censeur de lui transmettre toutes les "preuves" de leur loyauté...une loyauté sans failles et sans limites...Et lors des fêtes nationales et religeieuses, ils manifestaient leur allégeance à César, par écrit et par le truchement du même censeur. Cétait de cette sorte que les choses se déroulaient dans le royaume de César en cet an de grâce 1988. César régnait en proviseur absolu mais éclairé( normal: le soleil ne quittait jamais sa fenêtre du matin au soir) et les enseignants vivaient--ou à vrai dire existaient-- en véritables sujets dévoués à César. Ceux d'entre eux qui osaient chanter autre chose que le louange à César étaient exilés vers une annexe du lycée se trouvant à des dizaines de kilomètres sur un chemin impraticabe et étaient certains de voir leur promotion gelée pour des années, ou pour l'éternité...sauf si César le Clément usait de son pouvoir de grâce.
Les choses se déroulaient ainsi pendant des années et des années. Seuelement rien ni personne n'est ad vitam aeternam. Personne n'est éternel y compris César. Mais le hic n'était pas la mort de César mais tout simplement cette vérité choquante, insupportable et inadmissible qu'est ceci: César n'existait pas et il n'a jamais existé. En effet, un beau jour de printemps, un ballon de volley ball est venu s'écraser sur la vitre sacrée, le Temple des Temples, la vitre enfumée de la fenêtre du bureau de César. Mais,aucune réaction ne provenant de ce bureau, le personnel s'inquiétait: le ballon de volley ball aurait sans doute fait du mal à César le Vénéré. L'alerte fut donné et un branle-bas secoua l'établissement. On força la porte du bureau et...à la surprise générale: ce bureau était vide et paraissait ne jamais avoir été occupé. La poussière avait couvert les meubles d'une couche épaisse...Quelques rats se promenaient ça et là en toute impunité.
César n'a donc jamais existé...sauf dans les esprits de ses sujets qui l'ont inventé.