Réflexion littéraire et philosophique. Extraits de l'auteur.
"Madame parle un français correct, très correct; un français parisien. Vous devez lui répondre en français correct, sinon allez prendre des cours de soir et revenez quand vous serez prêt. "Son secrétaire me l' a affirmé et confirmé avant que je n'aie"l'honneur de me présenter" devant elle, comme un esclave se présentant devant une sultane. Je me faisais du mauvais sang, tapi dans la salle d'attente, dans un coin sombre:"Et si je n'étais pas à la hauteur, demanderait-elle à ses agents de m'exécuter, de me jeter aux lions ou aux serpents, telle une Cléopatre ou une reine de Saba?" ou encore:"Pourrais-je parler un français correct en sa présence? Ne va-t-elle pas me corriger?". Je savais que si Madame était une "pure fabrication" des "usines intellectuels français" moi, je ne suis qu'un..."produit du peuple", "fabriqué au Maroc". Donc je n'aurais pas fait le poids en face d'elle. D'ailleurs, mon objectif...pardon, mon rêve était juste que Madame daigne me recevoir pour que j'aie la possibilité d'aligner devant ses yeux les pièces nécessaires à la constitution de mon dossier...Détrompez- vous! Je ne cherchais nullement un poste dans sa boîte--encore pourrais-je mériter un poste quelconque dans cette boîte?, puisque tout le monde y parlait français comme l'on respire, y compris les femmes de ménage. Mon but était simple: faire en sorte que Madame daigne apposer son aval et m'octroyer un crédit de consommation...Oui, vous y êtes. J'étais dans une banque et j'attendais mon tour, sur rendez- vous, pour pénetrer au bureau hermétique de Madame et lui exposer les causes et les conséquences du crédit bancaire que je désirais, pièces justificatifs à l'appui.
Mais le problème était ailleurs: pour pouvoir bénéficier d'un crédit quelconque, il fallait pouvoir parler un français correct, abstraction faite de mes pièces justificatives et de la solidité de mon dossier. Tous les gens qui m'avaient précédé étaient formels: un client est"débouté" si son français ne plaît pas à Madame. J'avais donc une peur bleue. C'était un entretien en pure et dure forme qui m'attendait dans le bureau de Madame. Ainsi, pour "séduire" Madame et quitter la banque le crédit dans la poche--ou du moins, un accord préliminaire--il fallait plaîre à Madame, et ce, en parlant un français correct, avec des figures de style et si possible en faisant montre d'une maîtrise assez bonne de la civilisation française. Un sourire anxieux se dessinait sur mes lèvres: j'étais pareil à un demandeur d'asile politique ou d'un visa, dans un consulat....Il ne me manquait qu'un examen médical approfondi et peut- être que, une fois retenu, je ferais mieux d'aller en France réclamer ledit crédit de la banque mère, dans laquelle Madame avait fait ses débuts.
Mais deux questions me travaillaient, me chiffonaient, me turlupinaient:1- Nous sommes bel et bien dans un pays arabe, et Madame est bel et bien arabe, donc pourquoi ce chichi? 2- Qui doit garantir si un client est "solvable" ou pas, ses ressources financières ou sa grammaire générative et transformationnelle? Je philosophais dans mon for intérieur jusqu'à ce que le secrétaire dégnât enfin me recevoir pour me demander d'attendre dans une autre salle. Il y'avait trois points de passage pour avoir ce crédit: deux secrétaires et ensuite...Madame. Trois salles d'attente et ensuite le bureau de Madame. On aurait dit des check- point, des points de contrôle en entre le Cisjordanie et IsraËl ou des chambres de quarantaines dans une centrale nucléaire...
J'ai passé tous les obstacles, pareil à un bon...cheval. Restait le bureau de madame: le Sanctuaire des Sanctuaire, le Temple des Temples. Les secrétaires ne faisaient que vérifier les pièces de mon dossier. Madame se chargerait de mon degré de maîtrise du français. Le dernier secrétaire fut gentil. Il m'a donné un conseil en me soufflant:"Surtout pas de "r" à la marocaine, Madame en a horreur! Cela vous vaudra une élimination pure et simple". J'ai acquiescé d' un mouvement de tête. Je me demandais pourtant ce qui en serait pour les autres consonnes...et les voyelles aussi! Tiens, un "r" à la Brassens ou à la Piaf enchanterait-il Madame? Ou alors, elle me dirait à la Pagnol:"Vous roulez les "r" comme un ruisseau qui roule des graviers. Alors, rompez!"?
Enfin, j'étais en face de Madame...très jolie, jeune et pleine d'entrain mais orgueilleuse et hautaine. Elle occupait un fauteuil...très haut par rapport au siège de son visiteur. On aurait dit un cheval et non pas un fauteuil. Du coup, j'étais petit en face d'elle. Cela commençait bien:j'étais mené:1-0.
Elle m'a fait un exposé de maître...du point de vue financier mais...chose bizarre: son français était très...particulier, un français qui sentait les films d'action, les programmes de variétés, à la rigueur, le français de la météo. Je répondais, inconsciemment en arabe. Ce qui l'a rendue furieuse. Du coup, elle n'a pas manqué de me rappeler que "nous n'étions pas dans un souk mais dans une banque". J'aurais voulu lui faire remarquer que l'on vend et achète dans l'un et l'autre mais je me suis ravisé: un souk ne vous prête pas de l'argent et c'était à cause de ce satané fric que j'étais là...
Devant mon étonnement, elle a accusé le coup:"Vous me comprenez-là? Vous parlez français un peu?" J'étais mené 3- 0 mais ce dernier but m'a fait réagir...Ce dont elle ne s'attendait nullement.
Je lui ai fait savoir en parlant la langue de Molière que... le français, je l'enseignais, moi...Peut-être que je ne le comprenais pas tout-à-fait, n'empêche que je l'enseignait, tant bien que mal, et que je pouvais disserter en sa présence en français soutenu, familier ou populaire aussi longtemps que Madame le désirait pourvu qu'elle me donnât ce que j'étais venu chercher: de l'argent, du pognon, du blé du fric, de la thune, du flouss. ...
Elle perdait pied et moi je contre-attaquais. J'avais envie de la torpiller, de la faire couler et surtout de la faire tomber de son cheval linguistique qu'elle montait, du reste, très mal.
Alors, Madame a sombré d'elle même, toute seule, dans les flots, telle une embarcation à deux sous: elle me répondait dans un français décousu, un français de banlieusard, un français de beur, un français...qui n'était pas du français. Elle n'avait pour me parler que des "Ah bon", Ah oui", "Voyez...", C'est ça...","Bon , ben", Voilà...", Wé wé", "Faut faire...", "Faut pas...", bref des phrases décousues, inachevées, mal construites et un lexique de ...métro.
Elle changea de langue et me parla arabe! Tiens, tiens. J'ai continué mon offensive avec une prolixité, une fluidité et un aplomb dont je ne me croyais jamais capable." Parlons français, voulez-vous?, lui ai-je dit, l'arabe c'est pour le souk. Nous sommes dans une banque, pour reprendre vos paroles, corrigez-moi si je me trompe".
Je savais que le crédit de consommation que j'étais venu "quémander" était fichu. Je voulais quitter cette banque avec un autre crédit: ma dignité. Alors, j'ai inversé les rôles: je vérifais ses connaissances en français et je faisais des moues d'insatisfaction à chacune de ses réponses.
Je menais le score et... largement. Alors, elle a mis terme à notre discussion par une expression assassine tout en feuilletant les pièces de mon dossier:"Je ne peux valider votre requête. Dommage. Votre dossier était bien huilé"(je parie que ces phrase elle les a apprises par coeur d'un livre). Je me suis levé en lui disant calmement:"Ce n'est pas grave, madame. De toute façon, mon dossier ne semble pas bon à la poubelle car puisque c'est un dossier bien huilé alors vous savez où le mettre!"...
Elle n'a compris le sens de mes mots que quand j'avais déjà passé tous les points de contrôle. Elle m'a rappelé, mais en vain. Elle a crié mais sans résultat. J'étais déjà à la sortie et...je n'ai pas manqué de sourire à la caméra!