Réflexion littéraire et philosophique. Extraits de l'auteur.
Mourir pour des idées
L'idée est excellente.
Moi, j'ai failli mourir
de ne pas l'avoir eue.
Il rentrait chez lui en fredonnant ces couplets de Brassens. Il était ivre et il en était conscient. Il venait d'être viré pour la simple raison qu'il avait dit "non" au patron. Un "non" catégorique. Il n'irait pas là où le patron lui demandait. Et personne ne pouvait l'y forcer, du moins tant qu'il était vivant. Ainsi, ce matin, il avait opposé un refus formel à la demande du patron devant l'ébahissement général. Ses collègues sont restés stupéfaits, leurs stylos en l'air. Toutes les activités avaient cessé pour un moment dans la boîte. Les sons des claviers ne se faisaient plus entendre. Les regards des employés étaient figés. Personne ne bougeait. Un véritable arrêt sur image. La notion de temps et de lieu avaient disparu. Tout le monde demeurait pour un moment pétrifié. On aurait dit qu'une sorcière était passée par là. On aurait dit que la scène se passait dans un roman de Harry Poter ou de Seigneur des anneaux: Lui, la nouvelle recrue, le blanc-bec, l'apprenti, osait dire non au patron? Une scène biblique: L'ange déchu--juste avant sa déchéance et surtout à cause de son opposition à Dieu--disait avec emphase un "non" neutre mais théâtral à Dieu. Qui pouvait imaginer ça?!!
Son patron, lui, chevronné qu'il était, lui a demandé, calmement de le suivre dans son bureau. Mais notre homme lui a asséné un autre "non", du même type que le premier. Un "non" qui a mis le patron K.O. Et avant de quitter "le ring", notre homme a crié haut et fort, à la cantonnade:" J'ai des idées, moi. J'y crois jusque bout". Une sorte de dernière réplique avant que le rideau ne tombât sur son personnage. Il a quitté le bureau, par la porte"des artistes" car il craignait que le public ne le prît de court devant la porte principale et ne tentât de le dissuader, de le faire revenir sur sa décision, de le supplier, de l'implorer, de lui baiser les pans de son manteau...
Le reste de la journée, il a picolé. Il n'a quitté le bar qu'à un heure tardive. Et le voilà qui rentrait chez lui, ivre, titubant, chancellant, tel un bateau ivre...
Il grommelait. Le vent emportait ses mots, enfin la plupart de ses mots. Il a dû faire des efforts surhumains pour empêcher le vent d'emporter son chapeau. Parbleu. On lui a pris son métier et maintenant on voulait lui voler son chapeau auquel il tenait tant: un cadeau d'une ancienne maîtresse qui l'a mis ...à la porte. Décidément, tout le monde lui en voulait. Encore, une autre sortie, sentimentale cette fois-ci, par la petite porte. C'était une conspiration, cela! Il a montré les poings au vent, en signe de menace, avant de se rendre compte qu'il était dans un état d'ébriété avancée. Il a souri puis il a ri. Puis il a éclaté d'un rire sonore. Ce rire mécanique et sonnant faux que l'on entend souvent chez les je-m'en-foutistes...
Il s'est rappelé soudain de la mission que son patron voulait lui confier: partir à ce foutu pays en guerre pour couvrir les hosilités. Mais il pouvait y rester, lui! Ca par exmple! C'était du propre! Son patron voulait décidément sa mort...
Arrivé au seuil de son appartement, il a dû batailler pour sortir ses clés de sa poche. Il se réjouissait déjà de la grasse matinée qui l'attendait...Una matinée qui tombait à pic et qui lui permettrait de cuver son vin à loisir. Et d'un mouvement involontaire, il fit tomber sa carte professionnelle. On pouvait y lire entre autre: reporter de guerre!