Réflexion littéraire et philosophique. Extraits de l'auteur.
Chacun a un refuge. Lui, il avait le sien. Les gens se cachent dans la drogue, le sexe, le sport et j'en passe. Lui, il avait la lecture. Un refuge est par définition un moyen de défense. La lecture pour lui était...une carapace, une cuirasse, un bouclier, une muraille de Chine contre les invasions barbares des ennuis quotidiens. Il lisait tout le temps. Il finissait trois bouquins, en moyenne, chaque jour. C'était sa ration quotidienne...minimale. Quant à sa ration optimale, elle n'existait pas, car il lisait à volonté. Il dévorait les livres. Il en avait le virus dans le sang. Ce n'est donc pas pour rien que l'on l'a surnommé M. Culture. Il présentait, pourtant, cette exception: il ne parlait pas comme un livre: ses lectures, il se les gardait. Ah! J'oubliais: s'il lisait beaucoup, il ne le faisait pas n'importe où. Il ne faisait pas partie de ceux qui lisent dans les bus, dans les jardins, entre deux portes, sur le palier...Lui, il installait tout un rituel avant de lire. La lecture était pour lui une activité religieuse. Il lui fallait un silence absolu et une lumière tamisée. Un thermos de café et un paquet de cigarettes. Tout se passait chez lui. Pas question de lire dehors. Sa maison était une véritable bibliothèque. Les livres s'entassaient partout, à même le sol, en suivant des lignées, de véritables tranchées. Il vivait au milieu des livres, tel un passioné d'animaux au milieu de centaines de chats. Seulement, le chiffre exact de ses livres dépassait largement toute estimation. Ils constituaient le décor de la maison et même les meubles. Certains disaient que sa maison était construite par les livres, tellement ces derniers cachaient les murs et les piliers...
Son seul capital était donc ses livres. Sa seule activité, après son travail, était la lecture. Sa maison était son temple et son bunker. Il ne la quittait que rarement. Il n'avait ni télé ni radio ni téléphone. Il apprenait l'actualité par ...les livres. Il respirait par les livres et concubinait avec eux. C'était un personnage bizarre, un personnage livresque et livrevore. Petit à petit, le monde réél se réduisait, se rapetissait pour s'anéantir complètement devant son monde à lui: un monde de papier fait avec des "livres" et gouverné par des "idées". Ses citoyens étaient "les mots" et les rapports entre les gouverneurs et les gouvernés se faisaient par le biais de métaphores, d' hyperboles, de métonymies... Le "style" était le roi de ce monde extraordinaire. Les genres littéraires ses "vizirs", la"lecture" sa constitution et les règles de grammaire ses"soldats". Bref, c'était un Etat. Et lui...il régnait en Dieu omipotent, omniscient et omniprésent. Il plaçait et destituait les"idées" à sa guise. Il récompensait et punissait"les mots" comme et quand bon lui chantait...En un mot, il a créé, maintenu et alimenté son propre cosmos. Pourtant, il n'écrivait jamais. Il disait que "l'écriture" était un autre univers parallèle. Il n'osait jamais se hasarder à fouler les terres de l'écriture par crainte de ne jamais en revenir. Il connaissait ses limites. Et justement, il savait qu'il ne pouvait écrire ni devenir auteur. Cela ne le mettait jamais en colère. Il avait un esprit"grec": à chaque pouvoir il y'a un dieu. Lui, il était le dieu de la Lecture. Amen.
Son mythe a duré des décennies jusqu'à ce que...un incendie gigantesque a ravagé pendant une nuit d'août sa maison, son temple sa biblothèque et son bunker. Sûrement à cause d'un de ses mégots de cigarettes mal éteint. Il s'est retrouvé sans ...pouvoir: un dieu déchu par un incendie putschiste...
Les pompiers n'ont réussi à maîtriser l'incendie que...des mois plus tard. Il faut dire que les milliers de milliers de tonnes de livres constituaient une bonne alimentation à l'incendie rebelle. Le manque d'aération et de passages de secours ont fait le reste...
Cependant, la grande surprise des pompiers était ceci: l'homme a refusé de quitter son "navire" quand celui-ci coulait...pardon, se brûlait. Une autre surprise plus grande les attendait une fois l'incendie maîtrisé: il n'yavait pas de cadavre. Aucun cadavre au milieu de ce tas de...cendres. On aurait dit que l'homme s'était volatilisé...juste comme ont fait ses mots, ses idées et ses métaphores...
Aujourd'hui, la maison est une grande bibliothèque nationale qui...vient d'être ravagée, il y'a deux jours, par un incendie d'origine mystérieuse...le cadavre du bibliothécaire demeure introuvable!